En bref, dans la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine



Bien qu’elle ait été la dernière région du Québec à implanter un CRÉS, la région de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine a connu un développement parallèle à celui des autres régions en matière de structures en économie sociale (CRÉS et CLD). Elle a connu des débats similaires autour de la définition de l’économie sociale (plus « sociale » ou plus « économique »). Comme ailleurs, les groupes de femmes y ont exercé un leadership jusqu’à la création des CLD qui leur a enlevé tout rôle officiel et, partant, toute base d’influence quant à l’allocation budgétaire locale en économie sociale. Les débats au sujet du financement des projets d’aide domestique (que la région a été la première à implanter) illustre les enjeux en cause. Une consultation régionale auprès de toutes les instances impliquées en économie sociale n’a pas mené à un consensus sur une conception commune de l’économie sociale; à l’issue de celle-ci, les groupes de femmes se sont retirés du dossier. Ce retrait peut s’expliquer par leur constat de perte d’influence. Ils ont par la suite centré leurs priorités au sein d’une nouvelle instance du CRCD, la Commission sectorielle Femmes et développement régional. Cependant, l’influence des organismes communautaires siégeant sur les CA des CLD aura permis qu’un CLD décide d’introduire des éléments de flexibilité dans leurs critères de sélection, et de mieux adapter ceux-ci aux besoins du « communautaire ». Comme dans toutes les autres régions, on constate toutefois en Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine des différences importantes entre les deux périodes de financement.

Toutes proportions gardées, les CLD ont subventionné plus de projets que le CRÉS. Mais les montants des subventions ont été beaucoup plus élevés pendant la période du CRÉS (entre 10 000 $ et 49 000 par année), que pendant celle des CLD (une majorité de subventions de moins de 29 000 $ par année et un nombre important de subventions de moins de 10 000 $). Notons que    9 % des projets octroyés par le CRÉS et 2 % des projets financés par les CLD ont reçu entre 50 000 et 99 999 $. Aucun projet n’a reçu un financement supérieur à 100 000 $. Soulignons qu’un CLD de la région a pris la décision d’accorder un financement moins élevé à un plus grand nombre de projets, et que ceci doit être pris en compte dans l’analyse des résultats. Les projets gaspésiens et madelinots dont le domaine d’activité correspond aux « axes sectoriels » du Chantier de l’économie sociale[22] ne représentent que 18,8 % de l’ensemble des projets pour la période étudiée (1997-2001, CRÉS et CLD confondus). Mais la proportion de projets en aide domestique octroyés par le CRÉS a été élevée. Les projets étiquetés « femmes » et ceux reliés à la défense des droits et regroupements régionaux d’organismes disparaissent à la période des CLD, donc à partir de 1999. De façon générale, on constate entre la période du CRÉS et celle des CLD une mutation au niveau des domaines d’activités des projets subventionnés : affaiblissement des secteurs liés à l’action sociale et politique et apparition de secteurs liés à l’activité économique classique, touchant particulièrement le tourisme ainsi que les arts et culture. Ceci reflète sans doute le changement d’orientation proposé par les CLD, qui semblent privilégier en particulier les activités reliées au tourisme (centres d’interprétation de la nature, centres d’arts, sites culturels, clubs sportifs, etc.). On retrouve également à la période des CLD une plus grande diversité de bailleurs de fonds au sein des montages financiers. À noter la généralisation de la tarification (77 % à la période CRÉS et 94 % à la période des CLD), qu’on peut relier directement à la transformation des critères d’éligibilité des projets.

Ce qui est plus étonnant par contre, est la proportion de 73 % des subventions octroyées par le CRÉS et de seulement 8 % accordées par les CLD qui auront servi à la création ou à la consolidation d’emplois. Soulignons que 66 % des subventions octroyées par les CLD ont en effet servi à l’immobilisation (achat de terrain, construction, rénovation) et à l’achat d’équipement, et ce, à partir de critères établis selon une définition plus « économique » que « sociale » de l’économie sociale. De plus, les projets créateurs ou consolidateurs d’emplois ont été proportionnellement plus nombreux dans les domaines d’activités situés en dehors des « axes sectoriels » du Chantier de l’économie sociale. Les subventions en économie sociale ont donc sans doute été utilisées le plus souvent comme « subvention d’appoint » par les projets dits « sectoriels » du Chantier de l’économie sociale qui jouissent de subventions récurrentes pour assurer leur fonctionnement de base. Le ratio de création et de consolidation d’emplois est de 1,95 emplois par organisme à la période du CRÉS, et de 0,38 emploi par organisme à la période des CLD.

Un autre constat : 4 fois plus de femmes ont été embauchées à même ces subventions à la période du CRÉS (36 emplois) qu’à la période des CLD (9 emplois). Ceci peut s’expliquer partiellement par le nombre de projets subventionnés en aide domestique (secteur traditionnellement féminin) dans lesquels elles ont été embauchées à la période du CRÉS. De plus, les organismes financés à la période du CRÉS ont fait beaucoup d’embauches à temps plein (90,6 % des emplois), alors que seulement 50 % des emplois créés ou consolidés à la période des CLD étaient à temps plein. Les salaires de ces emplois se situaient au-dessus du salaire minimum (10,40 $ à la période CRÉS et 11,20 $ à la période des CLD) et au-dessus du seuil de 8,10 $ de l’heure fixé par les groupes de femmes en 1997. Cependant, d’une période de financement à l’autre, le salaire horaire des hommes augmente substantiellement et celui des femmes diminue, ce qui produit un écart de 1,85 $ de l’heure au détriment des femmes à la période des CLD. Enfin, autant d’organismes créateurs d’emplois à la période du CRÉS (57 %) que ceux de la période des CLD (55 %) ont offert une formation aux employés qu’ils ont embauchés.

La définition gouvernementale de l’économie sociale visait à rapprocher le programme de subventions des objectifs économiques classiques, dont la création d’emplois. Mais elle n’aura pas permis d’atteindre cet objectif. Au contraire, c’est le programme qui répondait le plus à des objectifs « sociaux » de l’économie sociale, celui du CRÉS, qui aura suscité la plus grande création d’emplois. De plus, ce sont aussi les projets les plus endogènes à la région (les projets exogènes étant associés aux « axes sectoriels » du Chantier) qui auront permis la plus grande création d’emplois. Enfin, les subventions octroyées par le CRÉS ont permis la création d’un plus grand nombre d’emplois permanents et généré le plus de formations pour les employés embauchés. La majorité des emplois créés ou consolidés pendant la période du CRÉS ont été occupés par les femmes et ce, à temps plein (95 % des emplois ou 39/43). Pendant la période des CLD, plus d’emplois à temps partiel ont été créés pour les femmes, et le taux horaire des emplois créés pour celles-ci a même baissé pendant cette période, si on le compare avec la période précédente. L’approche « entrepreneuriale » de l’économie sociale adoptée par le gouvernement n’aura pas été garante d’une plus grande création d’emplois en Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine, ni de la création d’emplois mieux rémunérés pour les femmes.


[22] Il s’agit de la petite enfance, des ressourceries, de l’aide domestique, de centres péri-ressources et de l’insertion en emploi. Voir la note 5 à ce sujet










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