3. L’économie sociale dans la région de Montréal : des visions à la fois opposées et convergentes




Depuis la mise en place des mesures en 1996, diverses visions de l’économie sociale se sont côtoyées et les acteurs régionaux ne sont jamais arrivés à un consensus. La définition de l’économie sociale a fait l’objet d’importants débats idéologiques, notamment en lien avec les critères de sélection des projets. En soi, la définition de l’économie sociale a toujours été ambiguë.

Au niveau empirique, l’économie sociale, en tant que concept, renvoie à un champ d’activité ou à un secteur de l’économie, mais elle demeure des plus floues […]. Au niveau théorique, le constat de l’absence d’une acceptation minimale du concept d’économie sociale et d’une définition opératoire de celle-ci est partagé. (Côté, 2003, p. 8)
Trois définitions ont circulé à Montréal, comme dans les autres régions du Québec d’ailleurs : la définition des groupes de femmes, la définition du Chantier de l’économie sociale et la définition du gouvernement du Québec.

La définition des groupes de femmes prend racine dans la revendication des « infrastructures sociales » de la Marche des femmes Du pain et des roses de 1995 et présente l’économie sociale comme une alternative aux inégalités sociales et économiques que vivent les femmes. Cette définition met de l’avant la reconnaissance du travail gratuit et invisible des femmes ainsi que l’importance de la consolidation du tissu social…

des ressources mises en place par des collectivités pour améliorer leur qualité de vie et qui se donnent des missions diverses: combattre les inégalités et la discrimination, briser l’isolement des personnes, favoriser l’entraide, la prise en charge, l’éducation populaire, le sentiment d’appartenance et la participation, venir en aide aux personnes malades, âgées ou handicapées, garder les enfants, alphabétiser, accueillir, intégrer, etc. On le voit, il s’agit ici de ressources vitales pour une communauté. On parle donc d’économie sociale, de qualité dans les rapports humains plutôt que de surconsommation de produits manufacturés. Cette économie sociale est une alternative à l’exclusion marquée de beaucoup de femmes de l’économie de marché. (Marche des femmes contre la pauvreté - Du pain et des roses, 1995, p. 2)
Cette définition a été enchâssée dans une « Plate-forme des femmes en économie sociale »[17]. Dans la région de Montréal, cette plate-forme a été portée par les groupes de femmes et par certains groupes communautaires. Rappelons que la Table de concertation des groupes de femmes de Montréal a refusé de siéger au CRÉS, considérant que l’économie sociale n’apporterait rien de positif aux femmes et préférant se réserver un rôle critique dans ce dossier. D’ailleurs, peu de projets issus de groupes de femmes ont été financés en économie sociale à la période du CRÉS. Par contre, la Table de concertation des groupes de femmes de Montréal a exigé d’être présente lors des rencontres organisées en 1997 par la Fédération des Femmes du Québec, afin de susciter un débat sur ce dossier et défendre son désaccord autour de la participation des groupes de femmes à la gestion des mesures en économie sociale.

La Table a d’ailleurs dénoncé l’orientation entrepreneuriale donnée à l’économie sociale dans le cadre de ces mesures locales et régionales. Elle argumentait le risque que représenterait, selon elle, l’économie sociale : détérioration des conditions de travail, particulièrement celles des femmes; exclusion d’une partie de la population par le biais d’une tarification des services, les services publics devant être offerts gratuitement par l’État; absence de débats de fond sur la question de l’économie sociale au sein du mouvement des femmes. On note d’ailleurs la présence de tensions lors de rencontres provinciales sur le sujet de l’économie sociale entre les groupes de femmes de la région de Montréal et ceux issus des autres régions du Québec. Au moment des entrevues, plusieurs acteurs régionaux souhaitaient la présence des groupes de femmes au sein des instances régionales en économie sociale. Mais la Table des groupes de femmes de Montréal déclinait toujours l’invitation du CÉSÎM d’y siéger.

La définition du Chantier de l’économie sociale s’intéresse plutôt à l’entrepreneuriat collectif ; elle est « moins large » que celle des groupes de femmes. Dans la région de Montréal, cette vision a été portée par l’Inter-CDÉC et par le CÉSÎM.

Le concept d’économie sociale combine deux termes qui sont parfois mis en opposition : « économie » renvoie à la production concrète de biens ou de services, ayant l’entreprise comme forme d’organisation et contribuant à une augmentation nette de la richesse collective; « sociale » réfère à la rentabilité sociale, et non purement économique de ces activités. Pris dans l’ensemble, le domaine de l’économie sociale regroupe l’ensemble des activités et organismes issus de l’entrepreneuriat collectif qui s’ordonne autour des principes suivants: l’entreprise de l’économie sociale a pour finalité de servir ses membres ou la collectivité plutôt que de simplement engendrer des profits et viser le rendement financier. Elle a une autonomie de gestion par rapport à l’État. Elle intègre dans ses statuts et ses façons de faire un processus de décision démocratique. Le domaine de l’économie sociale recouvre donc l’ensemble des mouvements coopératif et mutualiste et celui des associations. (Chantier de l’économie sociale, 1996, p. 6-7).
Les CDÉC ont adopté cette définition et ont aussi fait des représentations auprès du Chantier de l’économie sociale et du ministère des Finances afin de faire reconnaître la possibilité d’un autofinancement variable en fonction de la nature et de la capacité de chaque projet.

La définition gouvernementale de l’économie sociale cible le développement d’activités socialement rentables avec une intervention minimale de l’État. Dans la région de Montréal, cette vision a été portée par certains CLD et quelques CDÉC.

Le concept « économie » renvoie à la production concrète de biens ou de services, ayant l’entreprise comme forme d’organisation et contribuant à une augmentation nette de la richesse collective. Le concept « social » réfère à la rentabilité sociale et non purement économique de ces activités. Cette rentabilité s’évalue par la contribution au développement d’une citoyenneté active, par la promotion des valeurs et d’initiatives de prise en charge individuelle et collective. L’économie sociale s’ordonne autour des principes et des règles de fonctionnement suivants: le bien commun, l’autonomie de gestion, la démocratie, la primauté de la personne, le principe de la participation. (Gouvernement du Québec, 1998, p. 8)
Les définitions du Chantier de l’économie sociale et du gouvernement du Québec étaient plus restrictives que la définition véhiculée par les groupes de femmes. Ainsi, la définition du Chantier et celle du gouvernement référaient à des entreprises et à des organisations identifiées à leur milieu, alors que celle des groupes de femmes référait à des initiatives issues de collectivités, c’est-à-dire naissant des besoins de la communauté et mises en place par cette dernière. Le Chantier reliait la rentabilité sociale au développement d’entreprises communautaires; le gouvernement utilisait plutôt les termes de rentabilité sociale viable financièrement qu’il reliait à l’atteinte d’un équilibre financier. Pour les groupes de femmes, la rentabilité sociale signifiait plutôt de travailler avec et pour ses membres, dans une optique de changement social. Il s’agissait de soutenir financièrement des initiatives de la communauté jugées essentielles au développement d’une société en termes d’entraide et de solidarité, plutôt que de simplement viser des impératifs économiques.

Par ailleurs, le gouvernement reliait la création d’emplois à la rentabilité économique, alors que les groupes de femmes reliaient la création d’emplois durables (au salaire d’au moins 8,30 $ de l’heure) à la rentabilité sociale[18]. Pour les groupes de femmes, la création d’emplois était une réponse à la pauvreté ainsi qu’une amélioration de la qualité de vie au lieu d’être un indice de la rentabilité économique d’une entreprise. Pour ce qui est de l’accessibilité des biens et des services (la tarification pour l’obtention d’un produit ou d’un service), le gouvernement avançait qu’un projet d’économie sociale devrait générer des revenus autonomes, c’est-à-dire des revenus provenant de la vente de son produit ou de son service, encourageant ainsi le virage entrepreneurial des organismes communautaires. Le Chantier concevait que les entreprises communautaires génèrent des revenus, alors que les groupes de femmes signifiaient plutôt qu’il n’y a pas d’obligation de tarification.

Les CLD et CDÉC de Montréal qui ont adopté la définition dite « gouvernementale », ont adopté par le fait même une conception plus restrictive de l’économie sociale que celle du CRÉS (et du CÉSÎM par la suite) s’articulant autour de la rentabilité économique, de l’autofinancement et de la tarification. Dans ce contexte, la non participation des groupes de femmes de Montréal aux instances décisionnelles en économie sociale à la période des CLD et des CDÉC peut s’expliquer par leur crainte d’une perte d’influence au sein de ces structures (Côté et Fournier, 2002) et par la difficulté de faire accepter leurs projets à cause de nouveaux critères générés par la nouvelle définition.

Dans la région de Montréal, les décisions sur l’allocation des subventions en économie sociale ont toujours été teintées par une diversité de conceptions et par l’absence d’un consensus autour de la définition l’économie sociale. La question de l’autofinancement illustre cet état de fait : tous les acteurs de la région étaient d’avis que l’autofinancement des projets en un an était utopique et que l’entente spécifique montréalaise visant à combler cette lacune n’a pas été un succès. Les informateurs-clés rencontrés s’entendent aussi pour dire que certains projets ne pourront jamais s’autofinancer, malgré l’importance de la « rentabilité » ou de leur apport social : ils auront toujours besoin de subventions. À travers l’entente spécifique en économie sociale, le CÉSÎM voulait faciliter le développement de projets. Mais le CÉSÎM n’a pas réussi à réunir assez de partenaires régionaux pour créer l’effet de levier désiré.


[17] En décembre 1997, une cinquantaine de déléguées provenant des tables régionales de groupes de femmes, de comités régionaux sur l’économie sociale, de groupes nationaux de femmes et de syndicats, adoptaient une plate-forme mettant de l’avant 7 principes devant encadrer le développement de l’économie sociale. Cette démarche était appuyée par Relais-femmes à Montréal et le Comité national de soutien aux femmes en économie sociale de la Fédération des femmes du Québec. Les 7 principes sont les suivants : finalité sociale, autonomie de gestion, processus décisionnel, primauté des personnes, emplois durables et de qualité, accessibilité des biens et des services sans obligation de tarification, activités fondées sur la participation, sur la prise en charge et sur la responsabilité individuelle et collective (Relais-femmes et al., 1997.
[18] Le Chantier ne faisait pas de lien entre la création d’emplois et la rentabilité sociale ou économique.










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