3. L’économie sociale dans la région du Centre-du-Québec : des visions à la fois opposées et convergentes



Depuis la mise en place des mesures d’économie sociale en 1996, diverses visions de l’économie sociale se sont côtoyées et les acteurs régionaux ne sont jamais véritablement arrivés à un consensus. La définition de l’économie sociale a fait l’objet d’importants débats idéologiques, en lien notamment avec les critères de sélection des projets. En soi, la définition de l’économie sociale a toujours été ambiguë.
Au niveau empirique, l’économie sociale, en tant que concept, renvoie à un champ d’activité ou à un secteur de l’économie, mais elle demeure des plus floues […]. Au niveau théorique, le constat de l’absence d’une acceptation minimale du concept d’économie sociale et d’une définition opératoire de celle-ci est partagé. (Côté, 2004, p. 8)
Trois définitions ont circulé dans la région, comme d’ailleurs dans toutes les régions du Québec : la définition des groupes de femmes, la définition du Chantier de l’économie sociale et la définition du gouvernement du Québec.

La définition des groupes de femmes prend racine dans la revendication des « infrastructures sociales » de la marche des femmes Du pain et des roses de 1995 et présente l’économie sociale comme une alternative aux inégalités sociales et économiques que vivent les femmes. Cette définition met de l’avant la reconnaissance du travail gratuit et invisible des femmes ainsi que l’importance de la consolidation du tissu social...
... des ressources mises en place par des collectivités pour améliorer leur qualité de vie et qui se donnent des missions diverses: combattre les inégalités et la discrimination, briser l’isolement des personnes, favoriser l’entraide, la prise en charge, l’éducation populaire, le sentiment d’appartenance et la participation, venir en aide aux personnes malades, âgées ou handicapées, garder les enfants, alphabétiser, accueillir, intégrer, etc. On le voit, il s’agit ici de ressources vitales pour une communauté. On parle donc d’économie sociale, de qualité dans les rapports humains plutôt que de surconsommation de produits manufacturés. Cette économie sociale est une alternative à l’exclusion marquée de beaucoup de femmes de l’économie de marché. (Marche des femmes contre la pauvreté - Du pain et des roses, 1995, p. 2)
Cette définition a été enchâssée dans une « Plate-forme des femmes en économie sociale »[13]. Dans la région Centre-du-Québec, cette conception de l’économie sociale a été portée par les groupes de femmes et par certaines CDC.

Le CRÉS du Centre-du-Québec a adopté sa propre définition de l’économie sociale qui se situe entre la définition des groupes de femmes et celle du Chantier de l’économie sociale. Pour être considéré comme faisant de l’économie sociale, une entreprise ou un projet d’un groupe ou organisme devrait générer des revenus, assurer sa viabilité et répartir les revenus principalement dans l’amélioration des conditions de travail. De plus, les emplois créés doivent être à caractère durable, offrir des salaires et conditions de travail décentes et offrir du travail à des gens sur une base volontaire[14].

La définition du Chantier de l’économie sociale met de l’avant l’entrepreneuriat collectif; elle est moins large que celle des groupes de femmes. Elle a notamment été adoptée par les coopératives de la région. Au Centre-du-Québec, certaines CDC, coopératives et syndicats ont adopté cette définition de l’économie sociale.
Le concept « économie » renvoie à la production concrète de biens ou de services, ayant l’entreprise comme forme d’organisation et contribuant à une augmentation nette de la richesse collective. Le concept « social » réfère à la rentabilité sociale et non purement économique de ces activités. Cette rentabilité s’évalue par la contribution au développement d’une citoyenneté active, par la promotion des valeurs et d’initiatives de prise en charge individuelle et collective. L’économie sociale s’ordonne autour des principes et des règles de fonctionnement suivantes: le bien commun, l’autonomie de gestion, la démocratie, la primauté de la personne, le principe de la participation. (Gouvernement du Québec, 1998, p. 8)
La définition gouvernementale de l’économie sociale cible le développement d’activités socialement rentables avec une intervention minimale de l’État. Au Centre-du-Québec cette vision a été portée par le CRCDCQ et par plusieurs des CLD puisqu’ils étaient directement liés à la Politique sur le développement local et régional.
Le concept « économie » renvoie à la production concrète de biens ou de services, ayant l’entreprise comme forme d’organisation et contribuant à une augmentation nette de la richesse collective. Le concept « social » réfère à la rentabilité sociale et non purement économique de ces activités. Cette rentabilité s’évalue par la contribution au développement d’une citoyenneté active, par la promotion des valeurs et d’initiatives de prise en charge individuelle et collective. L’économie sociale s’ordonne autour des principes et des règles de fonctionnement suivantes: le bien commun, l’autonomie de gestion, la démocratie, la primauté de la personne, le principe de la participation. (Gouvernement du Québec, 1998, p. 8)
La majorité des CLD du Centre-du-Québec ont adopté des critères découlant directement de leur adhésion à cette définition de l’économie sociale (rentabilité économique et autofinancement, par exemple), ce qui a fait en sorte que les critères économiques ont prévalu sur celui de la finalité sociale des projets. Cette question est d’ailleurs au cœur des débats qui ont eu lieu dans la région. Les tenants d’une approche plus sociale ont reproché aux CLD d’avoir adopté des critères trop économiques relevant d’une conception « classique » de l’économie. En effet, selon certains informateurs-clés, la finalité sociale a souvent été évacuée lors de l’octroi des subventions. Un CLD fait exception cependant : il a pris en compte la rentabilité sociale au même titre que la rentabilité économique dans l’évaluation des projets qui lui ont été soumis et il a évalué la rentabilité sociale à partir d’outils conçus par un CLD d’une autre région. Un autre CLD du Centre-du-Québec a fait évaluer la rentabilité sociale des projets à financer par la CDC de son territoire.

La divergence de vision au sujet de la définition de l’économie sociale s’est manifestée à diverses occasions. Ainsi, une enquête menée en 2001 par le CRÉS[15] a dressé un portrait des entreprises d’économie sociale de la région. L’élaboration des critères permettant de déterminer quels organismes participeraient à cette enquête a fait renaître ce débat. Au total, 52 entreprises ont été reconnues par le CRÉS comme étant des entreprises d’économie sociale. L’enquête a aussi permis d’identifier les besoins sociaux à combler dans la région ainsi que certaines possibilités de développement d’entreprises d’économie sociale. En 2002, au moment de la fin de notre cueillette de données, les discussions sur la définition de l’économie sociale se poursuivaient toujours.

Les définitions du Chantier de l’économie sociale et du gouvernement du Québec étaient plus restrictives que la définition véhiculée par les groupes de femmes. Ainsi, la définition du Chantier et celle du gouvernement référaient à des entreprises et à des organisations identifiées à leur milieu, alors que celle des groupes de femmes référait à des initiatives issues de collectivités, c’est-à-dire naissant des besoins de la communauté et mises en place par cette dernière. Le Chantier reliait la rentabilité sociale au développement d’entreprises communautaires; le gouvernement utilisait plutôt les termes de rentabilité sociale viable financièrement qu’il reliait à l’atteinte d’un équilibre financier. Pour les groupes de femmes, la rentabilité sociale signifiait plutôt de travailler avec et pour ses membres, dans une optique de changement social. Il s’agissait donc de soutenir financièrement des initiatives de la communauté jugées essentielles au développement d’une société en termes d’entraide et de solidarité, plutôt que de simplement viser des impératifs économiques.

Par ailleurs, le gouvernement reliait la création d’emplois à la rentabilité économique, alors que les groupes de femmes reliaient la création d’emplois durables (au salaire d’au moins 8,30 $ de l’heure) à la rentabilité sociale[16]. Pour les groupes de femmes, la création d’emplois était une réponse à la pauvreté et une amélioration de la qualité de vie au lieu d’être un indice de la rentabilité économique d’une entreprise. Pour ce qui est de l’accessibilité des biens et des services (soit la tarification pour l’obtention d’un produit ou d’un service), le gouvernement avançait qu’un projet d’économie sociale devait générer des revenus autonomes, c’est-à-dire des revenus provenant de la vente de son produit ou de son service, encourageant ainsi le virage entrepreneurial des organismes communautaires. Le Chantier concevait que les entreprises communautaires génèrent des revenus, alors que les groupes de femmes signifiaient plutôt qu’il n’y avait pas d’obligation de tarification.

Ainsi, en adoptant la définition dite « gouvernementale », les CLD ont adopté une conception plus « économique » de l’économie sociale que celle du CRÉS, qui s’articulait autour de la rentabilité économique, de l’autofinancement et de la tarification. Dans ce contexte, le retrait des groupes de femmes des instances décisionnelles en économie sociale peut s’expliquer d’une part par leur perte d’influence au sein de ces structures (Côté et Fournier, 2002) et par la difficulté de faire financer leurs projets à cause des nouveaux critères générés par la nouvelle définition.

Dans le Centre-du-Québec, les groupes de femmes se sont dits déçus de la réponse du gouvernement du Québec aux revendications de la Marche du Pain et des roses de 1995. Bien que certaines informatrices-clés pensent que les groupes de femmes qui ont soutenu ces revendications ont contribué à l’évolution du dossier de l’économie sociale, elles croient que leur conception de l’économie sociale n’est plus reconnue depuis le transfert de la gestion des mesures aux CLD.

Certains acteurs interrogés ont affirmé par ailleurs que la mise en oeuvre des mesures d’économie sociale avait favorisé la concertation entre des acteurs qui n’avaient pas auparavant de liens entre eux. Cette concertation a été empreinte de respect et d’ouverture. Elle a permis aux groupes de femmes et aux groupes communautaires de mieux se faire connaître, d’établir de nouveaux contacts avec d’autres acteurs, de faire connaître leur apport au développement régional et de sensibiliser le milieu économique à des dimensions sociales de l’économie sociale.


[13] En décembre 1997, une cinquantaine de déléguées provenant des tables régionales de groupes de femmes, de comités régionaux sur l’économie sociale, de groupes nationaux de femmes et de syndicats, adoptaient une plate-forme mettant de l’avant 7 principes devant encadrer le développement de l’économie sociale. Cette démarche était appuyée par Relais-femmes, par la Fédération des femmes du Québec, et par le Comité national des femmes en soutien à l’économie sociale. Les 7 principes adoptés sont les suivants : finalité sociale, autonomie de gestion, processus décisionnel, primauté des personnes, emplois durables et de qualité, accessibilité des biens et des services sans obligation de tarification, activités fondées sur la participation, sur la prise en charge et sur la responsabilité individuelle et collective (Relais-femmes et al., 1997).
[14] Comité régional d’économie sociale (CRÉS) du Centre-du-Québec, Planification stratégique régionale en économie sociale, Drummondville, CRÉS, CRCD, 1998, p. 4
[15] CRÉS/CRCD, Pour le développement des entreprises d’économie sociale au Centre-du-Québec – Résultats d’une enquête, Drummondville, CRÉS, CRCD, 2001.
[16] Le Chantier ne fait pas de lien entre la création d’emplois et la rentabilité sociale ou économique.











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