Société et politique : Enjeux internationaux : Diasporas


Salam Fall, Abdou (2002). Enjeux et défis de la migration internationale de travail ouest-africaine. Chaire de recherche en développement des collectivités, Série rapport de recherche no. 3, Université du Québec en Outaouais, 42 pages.


Cette présente contribution analyse les enjeux et défis de la migration de travail en Afrique de l'Ouest. Elle comporte deux textes complémentaires. Le premier propose une lecture de cette migration dans les pays d'origine tandis que le second porte sur ses enjeux dans les pays d'accueil.

Résumé des enjeux et défis dans les pays d'origine

Les flux de migrants travailleurs ouest-africains ont tendance à augmenter malgré la crise des destinations intra-africaines et la fermeture de l'espace Schengen. Les déterminants de la migration sont multiples. La pauvreté, le chômage structurel lié aux différentes politiques de réduction des effectifs de la fonction publique, de déflations, de départs volontaires, les conflits politiques ont fini d'installer une obstruction des possibilités d'emploi dans les pays d'Afrique de l'Ouest.

La fin des migrations de recrutement et le développement du secteur informel très lié à la migration internationale ont entraîné l'élargissement des zones de recrutement des travailleurs migrants dans les pays de départ. Le sud du Mali et le Centre-ouest du Sénégal sont devenus comme la région de la Vallée du Fleuve Sénégal des espaces de départ vers des destinations qui ne sont plus seulement la France. Cet élargissement des zones de recrutement et cette multiplication des destinations sont liés à un basculement de la migration internationale de travail dans la clandestinité.

Fuite des cerveaux, migrations des femmes, prégnance des réseaux dans l'organisation des départs sont autant de révélateurs de l'évolution de la migration internationale de travail ouest-africaine. La mondialisation des réseaux, le développement des moyens de circulation et des nouvelles technologies renforcent la circulation des ouest-africains de plus en plus ouverts sur un espace mondialisé.

Les transferts sont importants mais ils sont très peu orientés dans le secteur productif. Les investissements des émigrés auront du mal à sortir des secteurs de l'immobilier, du transport ou du commerce tant qu'il n'existera pas un cadre adéquat pour l'appui des travailleurs migrants. Leur capacité financière a été surévaluée. En effet, rares sont les migrants capables d'investir sur fonds propres dans le secteur industriel. Leur accès aux services financiers modernes s'avère difficile.

L'écart de revenus entre travailleurs migrants et travailleurs restés au pays constitue un facteur d'incitation à la migration internationale. Le poids des monnaies locales et des grandes monnaies des pays d'accueil (Dollar, Euro) vont accroître le niveau d'accumulation financière des travailleurs migrants et la hantise des dévaluations auprès des travailleurs locaux. Cet élément va favoriser aussi la fuite des cerveaux.

On assistera à une montée en puissance de la migration des femmes qui disposent de créneaux d'insertion de plus en pus diversifiés dans le pays d'accueil. La montée des divorces, l'existence de familles de plus en plus recentrées auprès de segments utérins va favoriser la mobilité des femmes plus concernées par le chômage et le sous-emploi. On peut cependant gager que les flux migratoires s'amplifieront à mesure de l'élargissement et l'approfondissement de la pauvreté dans les pays ouest Africains et le creusement de l'écart entre le Nord et le Sud.

RÉSUMÉ DES ENJEUX ET DÉFIS DANS LES PAYS D'ACCUEIL

L'accueil et le séjour des travailleurs migrants est de plus en plus précaire. Les conditions d'entrée et de séjour des travailleurs migrants ont été rendues difficiles dans tous les pays d'accueil. Arrêt systématique des recrutements organisés de travailleurs migrants, instauration de visas d'entrée et complexification des conditions de son obtention pour les ressortissants des pays de l'Afrique de l'Ouest, instauration de cartes de séjour et expulsions à grande échelle dans certains pays africains, mesures d'interdiction de l'emploi des étrangers en situation irrégulière dans les législations du travail des pays hôtes. Il y a une panoplie de décisions et d'actions pour freiner la mobilité des travailleurs étrangers.

Seulement, quelques opérations de régularisation, les failles de certains codes de la nationalité, des programmes de loteries de visas ou d'organisation de recrutement de cerveaux alimentent encore les flux de travailleurs migrants. Le regroupement familial est un appel de migrants ayant sa propre dynamique de renouvellement démographique accéléré par la polygamie. Il a favorisé aussi la féminisation des départs de la main d'?uvre dans un premier temps. Cependant, il s'avère de plus en plus autonome. En effet, des secteurs d'insertion professionnelle de prédilection pour les femmes migrantes dans certains pays d'accueil (restauration, coiffure, commerce) ont dopé leurs départs. Le commerce est le secteur de pré-insertion professionnelle par excellence, dans les destinations intra-africaines, c'est l'un des rares secteurs d'insertion des travailleurs migrants.

En Italie, le commerce ambulant très prospère connaît en ce moment moins de succès auprès des émigrés plus nombreux. Le redéploiement des travailleurs migrants ouest-africains vers les industries du nord de la péninsule Italienne est devenu systématique. Aux États-Unis, l'entreprenariat dynamique des émigrés qui tirent les bénéfices d'un dollar en hausse continuelle leur permet d'explorer des créneaux d'investissement dans les pays d'origine. Mais de manière générale, le travail des migrants ouest-africains, sauf dans les pays de longue tradition migratoire comme la France, est en grande partie clandestin. Il ne bénéficie donc pas de la protection sociale afférente à tout travail. Les multiples conventions internationales dans ce domaine même ratifiées sont très peu appliquées par les Etats qui ne mettent pas tous les moyens nécessaires pour l'incitation et le contrôle des employeurs. Ces derniers sont les grands bénéficiaires du statut clandestin des migrants travailleurs.

La mobilité des Africains de l'Ouest est en grande partie liée à une migration internationale de travail. Les retombées bénéfiques s'observent tant dans les pays d'accueil que dans les pays d'origine. Arrêts de la migration de recrutement de main d'?uvre, instauration de visas d'entrée et complexification de son obtention, cartes de séjour, cartes de travail sont autant de mesures prises dans les pays d'accueil pour freiner l'entrée, le séjour et le travail des étrangers. Malgré tout cela, les migrations internationales de travail sont encore importantes. La pression du chômage, de la pauvreté et des conflits politiques et armés est suffisamment explosive pour faire sauter le verrou des politiques restrictives d'entrée, de séjour et de travail dans les pays d'accueil.

Cependant, ces migrants travailleurs sont peu encadrés. La ratification et l'application effective de conventions internationales sur le travail des migrants contribueraient à la protection et garantiraient une coopération sous-régionale plus effective dans l'espace ouest-africain. L'intégration des politiques et des législations sous-régionales en matière de migration internationale dans l'espace ouest-africain au sein de l'UEMOA (Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine) et de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l'Afrique de l'Ouest) n'est pas effective. Les migrations intra-africaines semblent diminuer au profit des migrations vers l'Europe et l'Occident. Ce ne sont ni les expulsions dans les pays africains, ni le verrouillage dans les pays d'accueil qui sont responsables du ralentissement ou de l'accélération des flux. Cette tendance des migrations ouest-africaines est liée à l'écart de développement qui ne cesse de se creuser entre pays développés et pays du tiers monde et à la crise de certaines destinations africaines.

Avec la complicité des réseaux de commerçants, la migration risque d'évoluer vers une migration de travail sans fixation définitive dans le pays d'accueil. La migration internationale de travail finance la migration en général. Les migrants investisseurs contribuent de par leurs investissements en ville à la redynamisation des processus d'urbanisation ralentis souvent par l'indisponibilité de moyens financiers. La crise d'une destination entraîne l'exploration d'autres espaces potentiels d'accueil ce qui élargira l'espace d'émigration des ouest-africains dans les prochaines décennies.

 

... Voir la suite

 


L'Observatoire en économie sociale, en développement régional et en organisation communautaire est une collaboration
de l'ARUC-ISDC, du CÉRIS, de la CRDC et du CRDT