Pratiques économiques populaires et construction de l'État social : le questionnement actuel
Certaines recherches tendent à accréditer l'idée que le "local" et l'"international" sont les deux échelons qui comptent aujourd'hui. D'autres recherches récusent cependant cette disqualification du "national" et le considèrent toujours comme lieu central de l'action collective. Les travaux du réseau Création de richesse en contexte de précarité (CRCP) dans leurs conclusions, ont plutôt eu tendance jusqu'à maintenant à affirmer que les initiatives économiques populaires donnent leur pleine mesure dans le cadre d'un État partenaire de la société civile à partir d'espaces permettant de développer une économie plurielle dans laquelle d'autres composantes que l'économie marchande internationalisée peuvent avoir droit de cité, à savoir des initiatives et des réformes basées sur des croisements interactifs entre le marché, l'État et la société civile.
Mais ces pratiques populaires, dans un contexte de crise des États, ne constituent pas un tout homogène et ne peuvent être interprétées de la même façon dans tous les contextes : gestion de la pauvreté dans certains cas, contribution à l'élaboration de nouvelles politiques publiques dans d'autres, suppléance à défaut d'un État un tant soit peu consistant?. En d'autres termes, il y a différenciation marquée des rôles effectifs joués par les initiatives et par les États tant au Nord qu'au Sud. La comparaison Nord-Sud et Sud-Sud, rendue possible dans notre réseau étant donné son caractère international, peut permettre de pousser plus loin la réflexion collective à ce propos notamment sur les conditions de construction d'un État social au Sud.
Dans cette perspective, il convient de mettre à profit les nombreuses études de cas que nous sommes présentement à réaliser dans différents pays du Nord et du Sud (Fall et Favreau, 2003) en les mettant en perspective par rapport aux politiques publiques et plus largement par rapport à la construction ou au renouvellement d'un État social. Nous avons surtout travaillé jusqu'à maintenant par démarche inductive autour de questions au niveau mezzo et micro : quelles sont les expériences populaires (d'économie sociale, de développement local et régional?) de cohabitation active les plus significatives avec les pouvoirs publics (locaux, régionaux ou nationaux)? Quelles ont été leurs conditions d'émergence et quelles sont les conditions susceptibles d'assurer leur pérennité? Quelle est la contribution (forces et faiblesses) des ONGD, celle de la coopération internationale décentralisée? La co-production de services collectifs est-elle une utopie mobilisatrice dans les communautés locales? Nous en avons rendu compte dans deux ouvrages (Favreau, Fall et Larose, 2004 et Fall, Favreau et Larose, 2004).
Notre démarche actuelle, tout en poursuivant celle que nous avons commencé dans une dizaine de pays, entend ici utiliser une démarche plus déductive en posant des questions qui relèvent davantage du niveau macro : en premier lieu, qu'est-ce qu'un État social dans l'univers capitaliste qui est le nôtre? Quels sont ces fondements? N'y a-t-il qu'un capitalisme universel ou des capitalismes sachant que, dans une société donnée, l'État peut peser pour 50% du PIB comme c'est le cas du Danemark ou pour 30% comme c'est le cas aux Etats-Unis? Peut-on parler d'une Alternative au capitalisme ou des alternatives au sein des capitalismes? Comment et à quelles conditions les initiatives économiques populaires contribuent-elles à la construction d'un État social? Un État social est-il possible dans un seul pays et à quelles conditions? Quel rôle joue les institutions internationales, les "économiques" (FMI, OMC, Banque Mondiale) et les "sociales" (OIT, UNESCO, PNUD?) dans le développement d'une mondialisation équitable? Quelle contribution ont - ont eu - les mouvements sociaux dans la construction d'États sociaux? Par delà le souhaitable, quels sont les possibles qui se dessinent à cet égard?
Sans prétendre couvrir l'ensemble des questions soulevées, le présent texte compte offrir une première contribution à cette question si brûlante d'actualité : la construction de l'État social dans les pays du Sud et la question du renouvellement de l'État social au Nord : une utopie? Si oui, une utopie mobilisatrice ou non?
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