Gouvernance et participation


Pedneaud-Jobin, Maxime (2006). Les résultats du Bloc québécois aux élections fédérales - oui, la montagne a bougé! Le Devoir, Idées, Édition du samedi 4 et du dimanche 5 février


La montagne a bougé!

« La montagne a bougé! », c'est comme cela qu'à la suite des élections de 1989 l'opposition japonaise qualifiait la quasi-défaite de la droite, après 50 ans de pouvoir absolu. Depuis lundi, en Outaouais aussi, la montagne bouge. Certains attribuent la victoire des conservateurs dans le Pontiac et celle du Bloc dans Gatineau à un contexte particulier, laissant entendre que la situation reviendra vite à la normale. Ils se trompent. L'Outaouais a changé, l'électorat ne peut plus être tenu pour acquis. C'est peut-être la plus grande nouvelle politique régionale depuis 30 ans. Laissez-moi vous parler de quelques événements qui annonçaient ce changement et de quelques statistiques fascinantes en prouvent toute la profondeur.

Tout d'abord, l'élection de Marc Bureau. Plus que la défaite d'un homme ou d'un style de gestion, cette élection représentait la première rupture radicale en vingt-cinq ans entre les électeurs de l'Outaouais et ses élites politiques et économiques. Mais il y a plus. En 2004, dans Hull-Aylmer, le NPD a eu sa quatrième meilleure performance pour tout le Québec : 12 %. La même année, pas encore prêts à voter pour un autre parti, les électeurs libéraux du comté de Gatineau restaient chez eux et le Bloc Québécois perdait par 800 voix après avoir perdu, dix ans auparavant, par 13 000 voix. Plus étonnant encore, en octobre dernier, les chercheurs Gilles Gagné et Simon Langlois de l'Université Laval nous apprenaient qu'entre 1995 et 2005, l'appui à la souveraineté en Outaouais avait fait un bond considérable passant de 27,5 % le jour du référendum à des intentions de vote qui s'élèveraient maintenant à 40,3 %. L'Outaouais change de camp? Il est trop tôt pour le dire. Mais l'Outaouais change. Voici une demie douzaine de statistiques fascinantes qui le démontrent clairement.

En 1992, on évaluait que 30 % de la consommation de biens culturels par les citoyens de l'Outaouais se faisait à Ottawa. Pour les cinémas, la part d'Ottawa s'élevait à 37 %. Depuis cette époque, le changement est radical. En 1992, la Maison de la culture et le Théâtre du casino n'existaient pas. À eux seuls, ils représentent maintenant 265 000 billets vendus par année. Le Cinéma 9 et le complexe Star Cité n'existaient pas non plus, le Musée des civilisations et le Parc Oméga venaient à peine de naître et le petit train de Wakefield reprenait du service en juin de cette année là. Depuis la création du grand Gatineau, toutes les salles à vocation culturelle ont vu leur achalandage augmenter et depuis 10 ans, notre offre touristique a explosé.

On peut donc affirmer qu'avant 1992, la vie culturelle des gens de l'Outaouais se passait dans une large mesure à Ottawa et que, aujourd'hui, elle se passe chez nous. Cela signifie plus qu'un changement des habitudes de consommation : c'est la fierté d'appartenir à une région créatrice, un sentiment d'appartenance qui se consolide, une culture québécoise qui s'affirme.

Le changement est tout aussi radical dans le commerce au détail. Grâce à l'arrivée de nombreuses grandes surfaces, de petits commerces, de restaurants, les fuites commerciales vers Ottawa sont passées de plus de 40 % au début des années 1990 à 5 ou 10 % aujourd'hui. Les experts affirment que nous sommes maintenant autonomes dans le domaine de la vente au détail. C'est donc tout le quotidien des gens d'ici qui est plus tourné vers l'Outaouais . Même phénomène en santé et en éducation. En 1982, l'Outaouais n'était autosuffisante en matière de soins de santé qu'à 60 %. Aujourd'hui, la région traite 86 % de ses patients. En éducation, entre 1992 et 2005, la population étudiante de l'UQO a doublé et le nombre de programmes offerts s'est multiplié d'autant.

Mais ce n'est pas terminé. Le changement le plus fondamental est peut-être en train d'avoir lieu sur le front de l'emploi. En 1992, 40 % des travailleurs de l'Outaouais travaillaient dans Ottawa-Carleton (secteurs privé et public confondus). Aujourd'hui, selon Emploi Québec, cette proportion est tombée à 33,4%. C'est une baisse considérable, sur une période relativement courte, d'autant plus que pour y arriver nous avons dû compenser l'embauche massive par les entreprises d'Ottawa en haute technologie. Finalement, sur le front politique, la création, en 2001, de la nouvelle ville de Gatineau, a permis à la région de se donner une voix politique plus forte que jamais, une voix qui porte loin les aspirations de la région et qui renforce considérablement son sentiment d'appartenance.

L'Outaouais a donc changé radicalement depuis 15 ans. Ses habitants font aujourd'hui la grande majorité de leurs achats dans leur propre région, y vivent la plupart de leurs loisirs et y travaillent dans une plus grande proportion. Il est impossible que pareils changements à la vie collective culturelle, sociale et économique n'aient pas d'influence sur le comportement politique des citoyens. Après celle de Marc Bureau, l'élection de lundi démontre que la population est prête à entendre de nouveaux discours et à les endosser.

Oui, la montagne bouge. Notre vote n'est plus monolithique. Plus personne ne peut nous prendre pour acquis. Cela décuple notre force politique, c'est la plus grande nouvelle en politique régionale depuis 30 ans.

Maxime Pedneaud-Jobin

Gatineau, secteur Buckingham



 


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