Initiatives de développement local, portraits et dynamiques régionales


Favreau, Louis (2000). Le financement des universités : Le ministère de l'Éducation est-il en train de larguer le réseau de l'Université du Québec et les régions. Le Devoir, Idées, 28 et 29 août.


Le réseau de l'Université au Québec (78 000 étudiants) est présentement menacé. Le manque à gagner au plan financier, suite à un financement public beaucoup plus faible, sert de tremplin à une remise en question du contrat social entre ses différentes constituantes et le ministère de l'Éducation. Certains acteurs des changements en cours veulent faire entrer dans l'ensemble du système universitaire une solution néo-libérale où la logique de la rentabilité primerait sur le service public : 1) en privilégiant l'Université McGill et l'Université de Montréal (engagement ciblé du ministère) pour mieux prétendument positionner le Québec dans l'économie internationale du savoir ; 2) en exigeant des universités de rester en équilibre financier. C'est le réseau de l'Université du Québec qui en serait le plus affecté, et tout particulièrement ses universités en région, notamment parce que les budgets dits équilibrés interdiraient à plusieurs tout nouveau développement. Ce manque de vision mène tout droit au cul de sac quant au développement du Québec tant au plan économique que social.

1.Les enjeux actuels des universités régionales du réseau UQ

Deux enjeux vitaux nous semblent déterminer les gestes à poser et les priorités à mettre en oeuvre dans un avenir très rapproché: 1) les universités du réseau UQ sont et seront-elles un pôle de formation intellectuelle par delà la formation professionnelle ? 2) Pourront-elles planifier leur développement et créer de nouveaux dispositifs de concertation pour faire face aux problèmes de ce nouveau siècle quand on sait que certaines de ces universités n'ont même pas une offre adéquate de programmes de base. C'est le cas par exemple de l'Université du Québec à Hull qui n'a pas de programme dans les principales sciences sociales (sociologie, sciences politiques, économie, géographie et histoire) ni en sciences (biologie, sciences de l'environnement)

Le premier de ceux-ci est un enjeu socio-économique: les universités en région ne seront-elles que des centres de formation avancée de la main d'oeuvre régionale (pôle instrumental de la fonction universitaire) ou pourront-elles être et devenir des pôles d'animation de la vie intellectuelle et culturelle d'une région et d'une société (pôle de formation générale et de formation scientifique) notamment en assurant une formation de 2e et 3e cycle et, par l'intermédiaire de groupes et de chaires, des activités de recherche et de formation en partenariat avec le milieu. L'enjeu socio-économique majeur derrière cet enjeu universitaire, c'est celui de contrer la perspective d'un Québec cassé en deux (CAS, 1989) avec, d'un côté, des régions plus ou moins défavorisées, disposant de petites universités de premier cycle centrées sur la formation professionnelle et, de l'autre, des grands centres urbains bien développés avec des universités de recherche et de formation de 2e et 3e cycle (priorité accordée à McGill et à l'Université de Montréal) selon le principe régulateur néolibéral de l'investissement ciblé, des budgets équilibrés et du financement public conditionné principalement par le marché, c'est-à-dire par la taille du corps étudiant. À terme c'est la consécration de la dualisation du système universitaire qui serait consacré.

Ce premier enjeu pose la question du type de formation induite par l'institution universitaire. Si la culture professionnelle avec ses différentes filières est au coeur de l'université, la culture générale, humaniste et scientifique en constitue sa raison d'être première et principale. Ce qui induit un impératif de fournir une formation s'appuyant notamment sur les sciences humaines comme formation générale de base, sur la recherche comme assise de production d'un savoir neuf et sur les arts comme assise de la créativité. Par exemple, avoir ou ne pas avoir de baccalauréat dans des disciplines aussi fondamentales que la sociologie ou la psychologie (pour n'en nommer que deux) témoigne d'un choix dans une direction ou dans l'autre. Même le recteur de l'Université de Montréal, économiste de formation d'une université privilégiée, est le premier à affirmer que l'économie du savoir doit s'appuyer sur des sciences humaines fortes (Le Devoir, 31/06/2000).

Le second de ces enjeux vitaux est de caractère plus sociopolitique: les universités régionales peuvent-elles s'enrichir de pôles de développement en dépit des resserrements budgétaires? Ce qui pose la question de la place des régions dans le Québec d'aujourd'hui et dans son modèle renouvelé de développement. Peut-on encore miser sur un gouvernement à Québec qui est non seulement sensible aux problèmes de ses régions mais les identifie comme des pôles intégrant toujours son modèle de développement. Une des clés est certainement d'élaborer une planification stratégique (3 à 5 ans) du développement de ces universités pour combler le rattrapage de certaines et surtout pour voir venir, pour anticiper les changements et être capables d'y répondre de façon préventive. Ce que des organisations comme le Fonds de solidarité (FTQ) ont très bien compris en investissant de façon centrale dans des PME régionales par l'intermédiaire des Sociétés locales d'investissement et de développement de l'emploi (SOLIDES).


2. Les risques actuels d'une gestion sans développement des universités du réseau UQ

L'université est une entité régie par un triple système d'action, c'est-à-dire qu'elle est à la fois une organisation, une institution et une culture. Il faut évaluer ce que le ministère de l'Éducation est aujourd'hui en train de remettre en cause. Disons d'abord qu'au plan de la culture, c'est-à-dire des finalités de développement de cette "entreprise", la dérive potentielle est celle d'une réduction du rôle des universités en région à celui de collèges universitaires d'enseignement à l'américaine et non plus d'universités québécoises en région. Ces universités courent en effet le risque d'être définies autour de la seule formation d'une main d'oeuvre régionale spécialisée, risque d'autant plus marqué que la tendance lourde de ces universités, est de s'être, pour des raisons historiques, surtout développées dans des disciplines professionnelles. En second lieu, les universités en régions risquent une dérive organisationnelle: sur toile de fond d'un lancinant processus de coupures qui affecterait l'ensemble des services, le gouvernement pourrait exiger des budgets équilibrés, coupant du même souffle tout projet de développement. En troisième lieu, le ministère pourrait provoquer un certain dérapage au plan institutionnel en voulant introduire les mêmes règles du jeu au réseau UQ indépendamment des besoins spécifiques de développement de ce réseau liés à sa trop grande jeunesse et à son ancrage territorial.

Or, sur le plan organisationnel et institutionnel, il est impératif que les nouvelles flexibilités qu'imposent la mutation en cours de nos sociétés -et par la même occasion de nos universités- s'accompagnent de nouveaux consensus démocratiques sans lesquels les projets de changement sont voués à l'échec.

Sur le plan des finalités, il est impératif que les universités en région ne ravalent pas leurs professeurs à un rôle se limitant à celui d'enseignants formant des étudiants de premier cycle et principalement dans des disciplines professionnelles. Il est impératif surtout qu'on prenne davantage en compte que le savoir-faire des étudiants diplômés de l'an 2000 nécessite des formations de 2e cycle et même de 3e cycle y compris dans les disciplines professionnelles. À défaut de quoi le savoir-faire professionnel acquis à l'université sera en bonne partie inadapté et inadéquat. En effet, si l'enseignement universitaire ne fait qu'adapter sa formation professionnelle à l'état présent des professions, l'université coure à sa perte. Car rien ne garantit que la compétence acquise aujourd'hui sera pertinente demain. La compétence acquise le sera à condition que les étudiants, au sortir de l'université, puissent s'adapter au fil des ans à des situations changeantes, nouvelles voire imprévisibles. Dans la plupart des disciplines, c'est une formation de 2e cycle, de même qu'une intensification de la culture générale (formation de base en arts et en sciences humaines) et de la culture scientifique qui pourront vraisemblablement favoriser à l'intérieur de ces disciplines cette nécessaire adaptation.

Poussons plus loin le raisonnement. Nombre d'analystes et un certain nombre de dirigeants politiques plus clairvoyants réagissent d'une autre façon à la crise des finances publiques et de l'emploi. Oui l'économie est de plus en plus globale! Oui l'économie est de plus en plus marquée par les nouvelles technologies! Mais ce n'est pas une raison pour conclure que la solution est du côté de l'engagement ciblé et de la réduction de la part de la recherche et de formation de 2e et 3e cycle dans les universités du réseau, ni du maintien d'une faible couverture en matière de programmes. Car tout cela pourrait pousser dans le sens d'une hiérarchisation des disciplines en fonction de leur rentabilité et de leur utilité immédiate, ce qui à terme est contre-productif. Car l'Université doit d'abord et avant tout permettre de former des têtes bien faites, capables d'être créatifs, de penser, d'analyser, de s'adapter à des réalités nouvelles et d'innover. Sinon comme expliquer ques les entreprises de la nouvelle économie aient des employés avec des profils de philosophes, d'historiens, de sociologues ou d'artistes (à Ubisoft par exemple). On est assez loin du profil technique qu'on imagine habituellement.

Finalement, l'Université, comme bien d'autres institutions de caractère public ou parapublic, est régie par une triple logique d'action (et non par une seule): une logique de redistribution par l'État qui les finance (à 80%) sur le principe de l'Université conçue d,abord comme service public; une logique de marché, celle d'un financement à partir des frais de scolarité des étudiants (15 à 20%) et une logique associative, ou si l'on veut démocratique, celle de la négociation permanente entre les différents partenaires de l'institution universitaire.

Il ne s'agit nullement de nier la légitimité de l'une ou de l'autre de ces logiques mais bien de les reconnaître comme complémentaires. Le problème s'installe cependant à demeure lorsqu'une institution universitaire comme le réseau UQ, qui relève principalement du service public et d'une forte tradition démocratique dans la foulée du "modèle québécois de développement ", se voit investie principalement par une logique de marché et par une mission qui en ferait un réseau de seconde classe (Paule des Rivières, Le Devoir, 12/06/00). Comme si l'excellence ou l'innovation dans certains domaines n'avait pas prouvé qu'elle pouvait venir de petites universités en région et de ce réseau : océanographie à l'UQAR, économie sociale et développement local à l'UQAH et à l'UQAM, économie régionale à l'UQAC, loisirs à l'UQTR, développement des petites collectivités à l'UQAT ne sont que quelques exemples parmi tant d'autres.


3. Les universités du réseau UQ: une mise en perspective sur le moyen terme

Il ne suffit pas d'introduire des changements organisationnels (comme la fameuse rationnalisation des programmes) pour régler la pression exercée sur l'institution universitaire par des finances déficitaires. Car le changement sans perspectives, c'est de la fuite en avant. Il faut mobiliser les énergies autour d'un nouveau projet d'université soit ! Mais beaucoup de changements risquent d'être entrepris sans explicitation préalable et sans qu'il y ait eu élaboration d'un nouveau contrat social. Pour ce faire, il faut d'abord éviter d'être prisonnier de la seule logique du marché, celle d'une formation universitaire à deux vitesses, celle qui refuse au réseau UQ d'avoir de véritables universités où des critères autres que de clientèles sont tenus pour nécessaires, des critères tels : 1) l'encouragement au développement en région de savoirs neufs (financement spécifique de la recherche innovante en région par exemple) ; 2) la place accordée à la culture générale dans les programmes professionnels qui ont été plus ou moins obligés historiquement de se sur-spécialiser pour se démarquer des universités traditionnelles et obtenir ainsi du financement; 4) des mesures incitatives au développement d'une solide formation de 2e et de 3e cycle dans de plus nombreuses disciplines ; 5) la contribution au développement économique et social du milieu.

Puis il y a cette logique démocratique qui aura permis depuis 30 ans d'instituer les collectivités régionales comme partenaires du développement de l'entreprise universitaire, pas seulement comme simples pourvoyeurs ponctuels de fonds pour cette entreprise. G. Bouchard, historien de réputation internationale et chercheur dans une université régionale (l'UQAC) disait à juste titre:


"La concurrence...en ce qui concerne la recherche, c'est une idée qui n'a pas de racine et qui a peu d'avenir dans une petite collectivité comme la nôtre. Le principe libéral dans le domaine universitaire, c'est un principe qui a peut être servi les Américains dans le passé, mais qui ne sied qu'aux sociétés extrêmement riches..." (Bouchard, 1996: 16).
En d'autres termes, l'université québécoise ne peut miser sur le principe libéral, mais bien sur le principe de la concertation et de la solidarité propres aux petites sociétés qui gagnent leur "place au soleil" par des entreprises de caractère collectif qui combinent judicieusement la collaboration du secteur public, du secteur privé et du secteur associatif. On ne dira jamais assez que le Québec a un modèle de développement bien à lui, modèle dans lequel on retrouve des contributions substantielles qui n'ont pas leur pareil aux États-Unis, en France ou ailleurs, soit un ensemble appréciable d'institutions économiques et sociales de caractère public comme le réseau UQ, la Caisse de dépôt, la SGF, l'Hydro-Québec et les CLSC de même que des institutions d'économie sociale comme le Mouvement Desjardins (caisses populaires et caisses d'économie), le Fonds de solidarité (FTQ), le Fondaction (CSN) et un secteur autonome d'action communautaire. Or la plupart de ces institutions tirent leur dynamisme de leur ancrage territorial qui est local et régional. Ne nous y trompons pas ! La mondialisation, c'est-à-dire, dans ce cas-ci, le positionnement du Québec dans l'économie internationale du savoir à partir de Montréal et le partenariat local et régional constituent les deux faces d'un même phénomène

Cet ensemble spécifique d'institutions favorisant le développement du Québec, tout en s'inscrivant dans une économie de marché, fonctionne dans une logique d'intérêt général ou collectif. Le réseau UQ et ses universités en région jouent un rôle irremplaçable dans l'économie générale du savoir qu'aucune université traditionnelle de grand centre ne pourra jamais réalisée. Trente ans de réalisations du réseau UQ l'ont démontré amplement. Ce modèle ne doit pas être mis en disgrâce, sur la défensive mais bien en position de renouvellement…et donc de développement, pas en position recroquevillée eu égard à ces ambitions légitimes.

Les solutions à court terme à la crise des universités en région: quelques pistes.

Le ministère de l'Éducation doit donc

envisager des mesures spécifiques pour le réseau UQ et ses universités en région, voire même des mesures de rattrapage pour certaines, ce qui veut dire ne pas continuer d'inciter ces différentes composantes à se sur-spécialiser. Il doit aussi favoriser l'élargisssement de leurs programmes au moins là où la volonté de le faire est explicite.
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Il doit également encourager le développement de ces universités en n'exigeant pas des équilibres financiers acrobatiques. Il peut faire mieux en fournissant des financements spécifiques pour faire contrepoids au retard historique de celles-ci.


Si des mesures d'équité s'imposent, c'est bien du côté du réseau UQ. Réparer l'injustice du sous-financement de l'Université McGill ($16 millions, Le Devoir, 12/07/2000) ne fera pleurer personne quant on sait l'environnement de l'entreprise privée dont cette université peut bénéficier par l'intermédiaire de fondations pour favoriser le développement de la recherche et de la formation de 2e et 3e cycle. Ce qu'aucune université du réseau UQ ne peut réaliser.

Mais il faudra aussi, qu'à l'interne du réseau, le siège social reprenne le goût du combat pour l'ensemble de ses constituantes. Les récentes remises en question angoissées du Président de l'Université du Québec, Pierre Lucier (Le Devoir, 6/06/2000) neutralisent ses positions antérieures pourtant si fermes et si convaincantes et laissent planer le doute sur la capacité du proposition unificatrice du siège social.

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Les professeurs suivants, en provenance de toutes les universités constituantes du réseau UQ ont également signé ce texte :
Yao Assogba (sociologie), Guy Bellemare (relations industrielles) et Lucie Fréchette (psychologie), de l'Université du Québec à Hull ; Gérald Larose (travail social), Benoît Lévesque (sociologie) et Juan-Luis Klein (géographie) de l'Université du Québec à Montréal ; Carol Saucier et Danièle Lafontaine (sciences humaines), de l'Université du Québec à Rimouski ; Marc-Urbain Proulx (économie), Marielle Tremblay (sociologie) et Pierre-André Tremblay (anthropologie) de l'Université du Québec à Chicoutimi ; Patrice Leblanc (sciences sociales) de l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue et Roger Levasseur (sociologie) de l'Université du Québec à Trois-Rivières.

BIBLIOGRAPHIE

Bouchard, G. (1996), « La recherche a besoin de points d'ancrage solides et de concertation interuniversitaire » dans Université, bulletin de la FQPPU, Montréal.

Conseil des affaires sociales (1989), Un Québec cassé en deux, Gouvernement du Québec.



 


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