Initiatives socio-économiques des communautés : Amériques


Castel, Odile (2003). La dynamique institutionnelle de l'économie populaire solidaire dans les pays du Sud. Chaire de recherche du Canada en développement des collectivités, Série Comparaisons internationales, no.4, Université du Québec en Outaouais, 21 pages.


Depuis les travaux de A. Lewis (1954), la grille de lecture des activités économiques dans les pays du Sud repose sur une approche dualiste (moderne versus traditionnel). Cette approche a été enrichie et complétée à la suite des travaux de K. Hart (1973) qui ont mis en évidence l'existence d'un secteur informel dans l'économie des pays du Sud. Ainsi, on a pris l'habitude de découper l'économie des pays du Sud en différents secteurs moderne, informel, traditionnel, chaque activité économique étant classée dans un des trois secteurs en fonction de ses caractéristiques structurelles : utilisation de techniques modernes ou non, activités déclarées ou non, ? Cette grille de lecture structurelle de l'activité économique dans les pays du Sud a atteint ses limites historiques. En effet, le décalage croissant entre la prolifération des études empiriques et statistiques et le soubassement théorique qui ne s'est pas fondamentalement renouvelé depuis 30 ans (De Miras, 1990) est tel que ces catégories sémantiques ne peuvent plus fonctionner comme des concepts. Il est donc nécessaire d'imaginer une nouvelle grille de lecture des activités économiques dans les pays du Sud.


Si on accepte l'idée que l'économie est un procès social, cela signifiant que la production, la commercialisation et la distribution des biens et des services économiques peuvent être organisés de diverses manières ; alors " la configuration de ce procès, c'est-à-dire les motifs qui le font se dérouler et ses formes institutionnelles ne sont pas uniques et résultent de plusieurs niveaux interdépendants de l'existence humaine : le niveau écologique, technologique, social et culturel " (Pearson, (1957) 1975).


Les motifs qui font se dérouler le procès social qu'est l'économie peuvent être mobilisés pour construire une nouvelle grille de lecture. Elle permettra de dépasser les limites historiques de la grille de lecture structurelle. Elle facilitera la mise en évidence d'une économie populaire solidaire dans les pays du Sud, c'est l'objet de la première partie.


Le développement, depuis 20 ans, des activités d'économie populaire solidaire dans les pays du Sud s'est réalisé dans le cadre d'un processus progressif d'institutionnalisation. Les formes institutionnelles prises par ces activités sont particulières et diffèrent de celles des autres types d'activités économiques. Qui sont-elles ? Comment fonctionnent-elles ? Existe-t-il une dynamique institutionnelle dans l'économie populaire solidaire des pays du Sud ? La deuxième partie tente de répondre à ces questions et montre que cette dynamique constitue un processus de structuration de l'économie populaire solidaire dans les pays du Sud.


1. Une nouvelle grille de lecture de l'économie des pays du Sud

Les motifs qui font se dérouler le procès social qu'est l'économie sont au nombre de trois : L'enrichissement personnel par le principe de maximisation du profit, le partage de biens et de services par le principe de la redistribution et la solidarité par le principe de la réciprocité.


La maximisation du profit qui permet l'enrichissement personnel est le principe par lequel un entrepreneur (propriétaire des moyens de production) investit dans la production de biens et de services, afin d'en dégager un profit le plus élevé possible. Pour cela, il doit vendre sa production sur le marché, où il la valorise à sa valeur d'échange, mais une condition est nécessaire que son offre corresponde à une demande solvable.


La redistribution est le principe selon lequel la production de biens et de services est réalisée dans le but de la partager entre tous les membres d'une population. Pour cela, elle est remise à une autorité qui a la responsabilité de la redistribuer. En effet, " la redistribution désigne des mouvements d'appropriation en direction d'un centre puis de celui-ci vers l'extérieur " (Polanyi, (1957) 1975). Ce principe suppose donc l'existence d'une autorité, souvent l'État, qui collecte les impôts et distribue de façon équitable des prestations sociales et des services publics gratuits. Mais, " la redistribution peut également être pratiquée dans un groupe moins important que la société globale, indépendamment de la manière dont l'économie est intégrée dans son ensemble " (K. Polanyi, (1957) 1975).


La réciprocité est le principe par lequel la production est donnée à d'autres dans un esprit de solidarité, c'est-à-dire dans le cadre d'une relation entre personnes ayant conscience d'une communauté d'intérêts qui entraîne l'obligation morale de ne pas desservir les autres. Pour cela, " on ne donne pas pour recevoir, on donne pour que l'autre donne " (Kolm, 1984) et on recherche à établir une relation entre plusieurs personnes ou groupes de personnes par une suite durable de dons. Ainsi, " la réciprocité sous-tend des mouvements entre points de corrélation de groupes symétriques " (K. Polanyi, (1957) 1975), c'est-à-dire que la réciprocité repose toujours sur des formes symétriques de l'organisation sociale de base. Au travers de la suite durable de dons entre personnes ou formes symétriques de l'organisation sociale, la production donnée est valorisée à sa valeur d'usage ou symbolique.
Deux de ces principes sont antagonistes : la maximisation du profit et la réciprocité, car le fait que le profit soit accaparé par l'entrepreneur en interdit une utilisation solidaire. Par contre, comme nous le verrons, le principe de redistribution est parfaitement compatible avec le principe de maximisation du profit ou le principe de réciprocité.


Sur la base des trois motifs, il est possible d'établir une nouvelle grille de lecture des activités économiques dans les pays du Sud. En effet, en croisant les trois principes avec la sphère du marché (lieux de réalisation de la valeur d'échange de la production), on obtient alors 7 cas possibles d'activités économiques (schéma 1) que l'on peut regrouper en 3 grandes catégories : les activités capitalistes et/ou de redistribution, les activités de réciprocité pure, les activités d'économie populaire solidaire. Le choix de regroupement effectué ici découle de l'objectif de mettre en évidence l'existence d'une économie populaire solidaire.

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