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Introduction
1. Crise urbaine et développement économique communautaire par Louis Favreau
Le repositionnement du développement local au Québec depuis une ou deux décennies (avec l'arrivée des SADC, des CLD, des CDÉC, des CDC, etc.) ainsi que les profondes réorganisations sociales, économiques et culturelles de la société en général ont ravivé l'intérêt pour la revitalisation économique et sociale des communautés tant en milieu urbain que rural. Dans cette foulée, la lutte à la pauvreté, dans les quartiers populaires des «villes-centres» (Montréal, Québec, Trois-Rivières, Sherbrooke, Gatineau, Saguenay…) est devenue la responsabilité de nouveaux acteurs, notamment les municipalités qui se sont vu confier le mandat d'élaborer une politique de développement social. Mais, en matière de lutte à la pauvreté, plusieurs expériences existent déjà au Québec et ont acquis, au fil des ans, un important savoir-faire. C'est du moins ce que révèlent les recherches à la Chaire de recherche du Canada en développement des collectivités (CRDC) qui a étudié la question sous deux principaux aspects : 1) les problèmes contemporains de crise économique et sociale qui affectent un grand nombre de quartiers urbains; 2) les pratiques porteuses d'innovations qui ont émergé de ces milieux en difficulté comme solution durable à la dévitalisation.
• La crise urbaine et ses soubassements psychosociaux, sociaux et économiques
En effet, dans nos travaux antérieurs, notre point de départ a souvent été l'espace urbain délaissé par le développement économique dominant et donc l'espace urbain défavorisé (Favreau et Lévesque, 1999). La plupart du temps, il s'est agi de quartiers ouvriers en déclin . Pourquoi ce choix? C'est que cet espace urbain défavorisé représente un véritable miroir des enjeux de développement des villes. Ces quartiers ouvriers ont longtemps constitué le cœur du développement de l'après-guerre, de la période des Trente Glorieuses : une période d'industrialisation qui permet une amélioration des conditions de travail grâce à la forte croissance des entreprises et à la capacité du syndicalisme de retirer une part de cette croissance pour les travailleurs. Simultanément, c'est une période d'amélioration des conditions de vie des quartiers grâce aux mesures de protection sociale et à l'organisation des citoyens qui font valoir leurs besoins dans le cadre d'un État-providence financièrement capable d'y répondre. Le développement de services de proximité comme les CLSC dans les années 70-80 en ont été d'excellents révélateurs.
Mais comme dans tous les pays industriels d'Amérique du Nord et d'Europe, une proportion de plus en plus élevée des résidents de ces quartiers de centres-villes s'est vue exposée à la précarité à partir du début des années 80. Depuis plus de deux décennies maintenant, c'est un défi de taille pour toutes les régions à forte densité urbaine. Au Québec, selon les régions, la précarité et la pauvreté qui l'accompagne peuvent affecter 10 à 25 % de la population . Ce qui frappe alors, ce sont les similitudes d'un pays à l'autre entre les quartiers de ces différentes villes : une proportion élevée de familles à parent unique, des revenus très bas et un pourcentage élevé de personnes et de familles dépendantes des revenus de transferts sociaux, un faible niveau de mixité socio-professionnelle, une présence significativement plus élevée d'activités économiques informelles, une plus forte incidence de la toxicomanie, l'absence d'entreprises locales (ou une faible présence), un accès difficile à certains services (transport en commun, institution financière, pharmacie, etc.)(OCDE, 1998). La différence entre ces quartiers relève principalement du degré d'appauvrissement. Mais, le processus est le même : le cumul des handicaps quant à l'emploi, au logement, à l'éducation... Finalement, la disqualification sociale , la spécialisation sociale de l'espace urbain et le manque de dispositifs de médiation entre les communautés locales en difficulté et les pouvoirs publics forment les caractéristiques centrales de ces quartiers frappés par la crise urbaine et la crise de l'emploi. Voyons cela de plus près :
1) En premier lieu, plusieurs quartiers des centres-villes des années 1940, 50 et 60 sont des quartiers ouvriers où se sont souvent constituées de véritables communautés sociales au sens fort de ce terme: une proximité des entreprises (ces quartiers sont industriels et résidentiels) et une organisation de la communauté construite autour d'une certaine culture populaire accompagnée d'un sentiment d'appartenance de classe et d'une certaine implication sociale (dans les loisirs et les sports du quartier par exemple), ce qui permet à plusieurs jeunes leaders locaux de canaliser leur révolte dans le militantisme social avec la JOC, des centres de loisirs sportifs (hockey, boxe...), les syndicats, etc.
Ceux qui ont vécu l'expérience d'organisation communautaire des années 1960 dans les vieux quartiers ouvriers du Québec auront reconnu des quartiers comme le quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal ou ceux des centres-villes de Hull, de Sherbrooke, de Québec ou de Trois-Rivières où les ouvriers des grandes entreprises du papier, de la métallurgie, de la construction inspirent des actions collectives et un mode de vie. Pendant cette période, les politiques sociales et les politiques de la pastorale sociale des paroisses en direction de ces populations, sont généralement de laisser à ces associations et mouvements la prise en charge des problèmes présents.
2) Mais, ces quartiers vont transiter, avec le déclin industriel et l'éclatement professionnel du monde ouvrier, vers une certaine coupure entre l'appartenance à un quartier et l'appartenance à l'entreprise; vers un mode de vie par sous-groupes sociaux (les jeunes par exemple, les gens sur l'aide sociale, les petits salariés non-syndiqués); vers un remplacement des intervenants issus du milieu par des intervenants professionnels du travail social, de l'éducation spécialisée, de l'animation sociale et de l'organisation communautaire. Dans les années d'après-guerre, ces communautés réglaient elles-mêmes leurs problèmes (avec l'aide de la municipalité). Avec le temps, cette auto-organisation et l'aide municipale et paroissiale là où elle existait est remplacée par l'État-providence, ses institutions centralisés, ses programmes standardisés, ses services professionnalisés (à l'exception cependant des CLSC).
3) Aujourd'hui, avec le déclin de l'organisation traditionnelle de ces communautés couplé à l'affaiblissement du mouvement ouvrier (de ses syndicats et des associations ou organisations politiques inscrites dans son environnement immédiat), on retrouve de plus en plus fréquemment des violences urbaines (délinquance de bandes de jeunes, échauffourées...voire parfois des émeutes), des révoltes sans espoir, sans projet. Crise du travail mais aussi crise urbaine : les organisations de ces milieux, les politiques sociales et le service public dans ces quartiers évoluent davantage sur fond d'anomie, d'insécurité, d'appauvrissement, de stigmatisation et de différenciation (arrivée de nouveaux immigrants....) avec des ressorts culturels et sociaux affaiblis sinon brisés. D'où, l'impératif de nouvelles stratégies de revitalisation économique et sociale dont celle du DÉC. Cette évolution peut s'illustrer par le tableau suivant :
Typologie de la transformation des quartiers de centres-villes par génération
Dimensions |
Génération 50-70 |
Génération 70-85 |
Génération 85-05 |
1) population |
plein emploi et classe ouvrière, noyau social de base |
classe ouvrière, chômeurs et assistés sociaux |
assistance sociale, noyau social de base, groupes d'ouvriers et d'employés |
2) participation (à la résolution de problèmes) |
entraide communautaire et culture populaire d'action collective |
déclin de l'associatif traditionnel et montée du service public professionnel; émergence d'organisations communautaires |
relance des mvts sociaux et renouvellement des politiques publiques (soutien à l'économie sociale et au DÉC) |
3) quartier comme espace |
résidentiel et industriel |
déclin de l'industrie locale et migration des classes moyennes |
addition de couches sociales en difficulté (assistés sociaux, jeunes chômeurs, nouveaux immigrants, salariés à faible revenu) |
4) la ville et ses quartiers |
homogénéité culturelle et lien entre le progrès économique et le progrès social |
différentiation culturelle |
spécialisation sociale de l'espace urbain: dualisation sociale et spatiale |
Ces quartiers en difficulté nécessitent donc des politiques publiques et associatives transversales: pour être en mesure de travailler sur l'ensemble de la situation (cumul des handicaps), l'intervention doit se faire avec une approche globale. Les politiques sectorielles, davantage conçues pour des populations cibles (assistés sociaux, nouveaux arrivants, jeunes décrocheurs…), sont insuffisantes.
• La réponse des communautés à la crise urbaine : le développement économique communautaire (DEC)
C'est en réponse à cette double crise (de l'emploi et des quartiers) que le développement économique communautaire (DÉC) est devenu à la fin des années 80 une stratégie centrale pour les mouvements sociaux locaux et un enjeu pour les pouvoirs publics, au premier chef, les gouvernements locaux. Il devenait impératif d'intervenir sur les problèmes avant qu'ils n'aient atteint la gravité de la situation de quartiers d'extrême pauvreté. Il est, en effet, plus coûteux, plus long, moins efficace de travailler principalement dans des quartiers ciblés pour leur extrême pauvreté. Non seulement y a-t-il l'effet pervers de la stigmatisation qui perdure mais l'intervention se centre sur un travail auprès des pauvres au détriment d'une intervention de renforcement de tous les résidents dans l'ensemble des quartiers.
Les pouvoirs publics ont donc été interpellé pour favoriser un travail simultané d'intervention sur le bassin d'emploi, sur l'accès à l'éducation, sur l'amélioration du logement et du cadre de vie... dans une perspective de développement local qui ne sépare pas le développement économique -traditionnellement dévolu aux entrepreneurs privés et aux commissaires industriels- du développement social (services de proximité) -traditionnellement confié aux intervenants sociaux-.
Résultat : l'approche de développement économique communautaire (DÉC), qui mise sur les forces vives du milieu et stimule l'émergence d'initiatives innovatrices, démontre ainsi qu'il n'y a pas de communautés condamnées mais seulement des communautés sans projet . Ce constat émane de l'expérience de plusieurs milieux défavorisés et carrément exclus du développement qui ont pris leur développement en main réussissant ainsi à inverser la tendance, là où d'autres avaient échoué. Comment sont-ils parvenus à améliorer les conditions de vie ? Quels sont les éléments déclencheurs qui ont contribué à l'instauration d'un véritable processus de développement ?
En réponse à ces questions, ce cahier présente trois récits d'acteurs qui viennent témoigner des pratiques de développement économique communautaire dans leur milieu.
- La première expérience est celle du Regroupement économique et social du Sud-Ouest (RESO), une CDÉC mature et institutionnalisée située dans un secteur dévitalisé de Montréal. Le récit contribue à mieux cerner les pratiques et les enjeux de développement économique communautaire (DÉC) . Il a été exposé par son directeur des services en employabilité , Guy Biron, lors d'un Forum intitulé « La lutte locale à la pauvreté : définitions, défis et enjeux sur la pauvreté » qui a eu lieu dans le cadre de l'ACFAS en mai 2005 à Chicoutimi au Saguenay–Lac-Saint-Jean (Québec). Présenté sous la forme d'une table ronde et organisée par Pierre André Tremblay de l'UQAC et Jean Richard du CSC du Grand Chicoutimi, ce forum a réuni une trentaine de théoriciens et de praticiens qui s'intéresse aux questions de lutte à la pauvreté. La CRDC était présente à l'événement et en a fait un compte-rendu.
• La deuxième expérience est celle d'ÉCOF, située à Trois-Rivières dans la région de la Mauricie (Québec), une CDÉC innovatrice qui a fait ses preuves en matière de développement. Cette expérience a été relatée par M. Jean-François Aubin, président du conseil d'administration d'ÉCOF et coordonnateur de la démarche de revitalisation de quartier à Trois-Rivières, lors d'un séminaire organisé conjointement par la Coopérative de développement économique communautaire (CDÉC) de Gatineau et la Chaire de recherche du Canada en développement des collectivités (CRDC), le 11 avril 2005 à l'Université du Québec en Outaouais.
• Finalement le troisième récit n'est pas celui d'une CDÉC, mais pourrait bien le devenir car il traite d'une expérience en émergence relevant d'une stratégie de DEC. Il s'agit de deux tables de lutte à la pauvreté qui animent la scène locale au Saguenay depuis 1999 : celle de Jonquière présentée par Pierre-Julien Giasson, organisateur communautaire au Centre de santé de Jonquière et celle de Chicoutimi, présentée par Lyne Gauthier, membre de la table. Ces expériences ont également été présentées dans le cadre du Forum sur la pauvreté à l'Acfas.
On en arrive à ces résultats sur la base d'un certain nombre d'indicateurs relativement classiques soit la démographie de ces quartiers, la structure familiale, la question de l'emploi (taux de chômage et/ou taux d'activité), l'éducation et le logement. Voir à ce propos l'étude réalisée dans la région pour le CRÉÉOM (Favreau 1995).
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