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L'économie sociale et solidaire
vue de Mumbai
Comme le mouvement altermondialiste, le Forum social mondial (FSM)
se mondialise. Après Porto Alegre (Brésil) en 2001, 2002
et 2003, le quatrième FSM s'est déplacé vers l'Inde
et a rassemblé plus de 125 000 militants provenant des quatre coins
de la planète. L'occasion de replacer l'économie sociale
solidaire au centre des débats pour un autre monde.
Comme l'affirme Bonaventura Sousa Santos du Portugal « les FSM sont
une nouvelle internationale, non une internationale de partis comme dans
le passé, mais une internationale des peuples, surtout ceux du Sud.
Bombay prouve que l'esprit de Porto Alegre peut être répété
en Asie et aussi un jour en Afrique. » [1]
À Mumbaï (ex-Bombay), du 16 au 21 janvier dernier, s'est manifesté
clairement le refus d'un ordre, considéré injuste, qui domine
les relations internationales, les relations Nord-Sud, les relations entre
les États et les citoyens, entre l'économie et la société,
etc. Durant ce rendez-vous, il s'agissait pour les participants d'exprimer,
non seulement leur intention de résister aux conséquences
dites désastreuses des stratégies de gestion et de développement
d'orientation néo-libérale, mais aussi de concrétiser
le désir de construire un autre monde plus juste en élaborant
des propositions d'action viables.
Une nouvelle logique économique
Durant ces cinq jours de réflexion intense, le mouvement de l'économie
sociale et solidaire a posé les fondements d'une nouvelle logique
économique qui, contre la concurrence, la primauté du capital,
l'affaiblissement des États du Sud, la destruction de l'environnement,
l'exploitation des agriculteurs, des enfants, la dévitalisation
des liens sociaux, etc., propose un projet de société qui
placerait la personne humaine au centre des préoccupations et la
solidarité comme moteur de l'activité économique.
D'après Abdou Salam Fall du Sénégal, président
du Réseau intercontinental de promotion de l'économie sociale
et solidaire (Ripess), un des acteurs majeurs de ce mouvement au Fsm 2004,
il est possible de penser l'économie autrement que par la logique
néolibérale. Abdou Salam Fall défend la thèse
selon laquelle l'économie doit être au service de la société
et non l'inverse, comme nous l'impose l'idéologie dominante. La
vision du pluralisme économique ne remet pas en cause l'importance
du secteur privé, mais prône un développement parallèle
de l'économie publique et sociale. Ce projet repose sur des valeurs
qui peuvent être regroupées autour de quatre piliers : l'éthique
de la création de la richesse, l'équité dans l'accès
aux ressources, le rejet de la dépendance et la valorisation des
diversités culturelles.
Vers un monde plus juste
À Mumbaï, les modérateurs des activités sur
cette économie à finalité sociale ont donné
la parole à de multiples intervenants, argentins, guinéens,
québécois, sénégalais, kenyans, péruviens,
indiens, français, américains, brésiliens, mexicains,
etc. Chacun d'entre eux a disserté sur les expériences nationales,
les initiatives alternatives, les résultats concrets ainsi que
sur les limites et contraintes liées au mouvement. Les débats
se sont articulés principalement autour de différents enjeux
: les finances solidaires, le développement local, le commerce
équitable, la solidarité Nord-Sud, les politiques publiques,
la monnaie sociale, les alternatives populaires aux privatisations, l'équité
entre les sexes, la responsabilité sociale des entreprises, etc.
Ces thématiques ont donné lieu à des propositions
visant à promouvoir la quête d'un monde plus juste. Dans
ce sens, les conclusions générales tendent vers la volonté
d'introduire, de façon plus significative, les valeurs relevant
de l'économie sociale et solidaire dans le processus d'élaboration
des politiques publiques tant au niveau national qu'international. Cette
volonté se manifeste à travers une interaction continue
entre deux catégories d'acteurs : d'abord, ceux qui appartiennent
à la société civile au Nord comme au Sud et posent
des actions concrètes dans une perspective de transformation sociale
et, ensuite, les institutions publiques internationales et nationales
qui tentent de s'engager dans cette même mouvance.
Maximiser le capital social
Au niveau de la société civile, les actions à mener
après Mumbaï doivent s'attaquer prioritairement aux différentes
formes d'inégalité qui rendent possible la pauvreté
et proposer des alternatives crédibles et durables au néo-libéralisme.
Les stratégies à mener par cette catégorie d'acteurs
visent essentiellement à : favoriser au maximum la création
d'emplois, développer des capacités chez les individus (compétences,
expertises). De plus, elles devraient appuyer le développement
de coopératives, micro et petites entreprises, canaliser l'appui
aux expériences novatrices d'économie sociale et solidaire,
dans le but de les mettre en évidence et de les multiplier. Par
ailleurs, la société civile doit également développer
des stratégies visant, en particulier, à répondre
aux besoins spécifiques des populations en maximisant le capital
social ainsi que l'utilisation durable des ressources naturelles, encourager
la créativité et la proactivité des acteurs collectifs
et individuels dans le secteur de l'économie sociale, globaliser
les initiatives de justice sociale (le commerce équitable et les
finances solidaires), faire des propositions en ce qui concerne la certification
des pratiques, mettre en place des alliances internationales pour maximiser
l'influence des acteurs sociaux sur les politiques publiques au niveau
supra national.
En revanche, au niveau de l'engagement des institutions publiques, les
objectifs énoncés, lors du Forum, ont principalement mis
l'accent sur : la planification du développement durable à
l'aide de budget participatif tenant compte de la dimension environnementale
(environnement sain, accès à l'eau et à l'énergie),
le renforcement de la gouvernance locale, la mise en place d'instances
de concertation entre l'État et la société civile.
Il a été question de l'élaboration de mécanismes
de financement pour accompagner les initiatives visant le renforcement
de la solidarité locale et la réalisation de recherches
quantitatives et qualitatives sur l'impact des activités et la
certification des initiatives d'économie sociale et solidaire.
Enfin l'appui aux entreprises collectives et sociales en articulant les
différentes ressources (privées, publiques, internes, externes,
individuelle et collectives).
Allier gouvernance locale, développement durable et participation
active
Pour une prise en compte de l'économie sociale et solidaire dans
les politiques économiques publiques, les différents intervenants
au FSM à Mumbaï entendent relever les défis suivants
: faire avancer la promotion et l'institutionnalisation de l'économie
sociale et solidaire, trouver une cohésion entre les différentes
pratiques au sein de cette économie afin de créer un véritable
consensus en ce qui concerne la définition de ce concept d'économie
sociale et solidaire au niveau global et enfin développer un nouveau
paradigme de développement s'appuyant sur une conjonction entre
la gouvernance locale, le développement durable et la participation
active des citoyens.
Enfin les stratégies énoncées, en ce qui concerne
les pays du Sud, appelaient à résister aux accords internationaux
et aux politiques de développement jugés défavorables
et à reconstruire les États affaiblis par le fardeau de
la dette. Elles ont aussi insisté sur la nécessité
d'une plus grande implication des acteurs de la société
civile dans l'élaboration et la mise en uvre des Programmes
de réduction de la pauvreté élaborés par les
institutions multilatérales afin d'éviter que ces derniers
ne soient le prolongement des Programmes d'ajustement structurels. Ces
stratégies préconisaient surtout la création d'institutions
sociales fortes capables d'assurer une redistribution des ressources en
s'appuyant principalement sur des dynamiques populaires et non pas seulement
sur les investissements étrangers. Les épargnes nationales
pourraient être confiées à des institutions mutualistes
et coopératives (banques populaires, fonds d'investissement) afin
de favoriser la création de richesse en contexte de précarité
tout en préservant les dynamiques de groupes et les liens sociaux.
Les activités sur l'économie sociale et solidaire
au Fsm 2004 se sont achevées par une invitation à la mobilisation
des différents acteurs de ce domaine pour une préparation
active de la 3e rencontre internationale sur la globalisation de la solidarité
organisée par le Ripess. Sous le slogan « Résister
et construire », ce rendez-vous a été fixé
à Dakar en novembre 2005. Après Lima en 1997, Québec
en 2001, cette dynamique rejoint l'Afrique qui devra partager, elle aussi,
son expérience en économie sociale et solidaire.
Karine M'Bengue Ripess mars 2004
[1] Propos de Bonaventura Sousa Santos, recueillie par Bernadette Jonquet
le mardi 20 janvier lors la table ronde intitulée «La guerre,
le néolibéralisme et l'importance du FSM».
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